Des nœuds dans mon fil

jeudi 16 mars 2017

Elle


La toute première fois que je la vis, je passai devant elle, sans même lui accorder une quelconque attention. Pourtant son regard avait croisé le mien. Je fus comme électrifié jusqu’au tréfonds de moi-même. Son regard n’était pas comme les autres regards. Il avait un je ne sais quoi de terrifiant, de repoussant, de révulsant. De la journée, je ne cessai de penser à elle. Toutes mes pensées étaient tournées vers elle. J’essayai de recomposer son image dans mon cerveau, mais plus je recherchais les détails, plus sa figure devenait floue et irréelle. Le soir venu je n’aurais même plus su la décrire. Etait-elle blonde, était-elle rousse, était-elle grande, petite ? Tout ce que je retenais était l’intensité de son regard. Il m’avait marqué au fer rouge, et cette impression de terreur restait en moi, à tel point que je n’en dormis pas de la nuit.

Au petit matin, j’étais encore terrifié, je vivais avec cette peur lugubre au fond de moi-même. J’en tombai malade. Je fus plusieurs jours entre la vie et la mort. Je ne voulais plus y penser, et je ne rêvais que d’elle. Quel tourment. Je me remis petit à petit, je pus doucement reprendre une vie normale, mais elle ne fut plus jamais comme avant. Mon esprit n’était plus avec moi. Lorsqu’on m’adressait la parole, je n’entendais pas. Malgré tous mes efforts pour être présent, je m’absentais continuellement en pensant à elle et au rayonnement que dégageaient ses yeux.

Je changeai alors de technique : je décidai de plonger à corps perdu dans la vie. Quel rythme infernal je m’imposais là : du sport, des horaires qui m’obligeaient à courir d’une activité à l’autre, un réveil matinal, un travail acharné, des soirées à festoyer. J’étais vidé, inapte à m’amuser avec la terreur qui me minait. Au bout de deux mois je m’écroulai de fatigue, mais l’impression que m’avait laissée son visage, et surtout le regard entrevu ne me quittaient pas. C’était d’ailleurs fort étrange : la jeune femme m’était presque perceptible, mais au moment où je la voyais intérieurement, elle me fuyait. J’étais toujours incapable de la décrire.

Une nouvelle angoisse me saisit alors. J’eus peur de la revoir, de croiser à nouveau son regard. Un coup d’œil m’avait anéanti, qu’en serait-il du second ? Je ne voulus pas d'un nouveau tête-à-tête fatal. Je me mis à marcher tête basse, de façon à éviter tout regard d’autrui. Je craignis tout le monde et chacun. Chaque femme rencontrée, croisée, entraperçue pouvait être un danger pour moi. Mais quelle vie je m’imposais là : je vécus encore plus renfermé qu’un ermite, je côtoyai une multitude de personnes, dans le bus, les supermarchés, la rue, le lieu de travail, mais sans jamais avoir de contact avec aucune d’elle. Pas un regard, je m’interdisais tout. A force de voir des pieds, je l’imaginais avec une robe légère parce que je voyais de fines sandalettes, ou au contraire, en tailleur sévère dans des escarpins gris sans fantaisie, ou n’était-ce pas plutôt elle, en brodequins et en pantalon ?

Il fallait que je me libère de toute incertitude. Comment pouvais-je savoir si c’était elle qui venait à me frôler, à me croiser, me fixait-elle de loin, m’ignorait-elle complètement, avait-elle disparu, était-elle là, ailleurs ? La tête m’en tournait. La nuit, je rêvais de chaussures de toutes sortes sur lesquelles des yeux s’ouvraient, attrapaient mon regard, puis se mettaient à tourner autour de moi, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. C’était un manège infernal qui se poursuivait jusqu’au réveil. Je sortais alors de mon rêve en sursaut, le cœur battant, transpirant. C’en était fini de ma nuit. Je savais que je ne m’endormirai plus. Il en allait ainsi de chaque nuit. Quel supplice !

Un matin, cela faisait à présent huit longs mois que je l’avais vue, et elle m’habitait encore comme à la première seconde. Ne pouvant me guérir en me cachant, j’eus l’idée qu’il fallait que je la retrouve, que j’échange un nouveau regard avec elle. Si un premier regard m’avait tant bouleversé, un deuxième regard allait, c’était bien sûr, me libérer de cette emprise. Comment n’y avais-je pensé plus tôt ? J’en fus comme apaisé. La vie me semblait brutalement à nouveau belle, gaie, et je retrouvai une vivacité perdue huit mois auparavant. Je vaquai à mes occupations le cœur léger, presque gaiement. Je me dépêchai de sortir de la maison, je levai le regard, c’était un jour ensoleillé, il me fallait bien du soleil après avoir vécu tous ces mois dans l’ombre et la terreur. Je n’eus plus besoin de river mon regard au sol, je relevai les yeux, et je contemplai la nature : d’abord le ciel, les nuages, puis les oiseaux, les mille-pattes, les arbres, et même un arc-en-ciel. Que de beautés qui m’avaient été interdites si longtemps. La première personne que je rencontrai me procura un choc : depuis tant de mois je n’avais plus vu d’être humain. Je passai la journée dans une euphorie telle que j’en étais arrivé à l’oublier, elle. Je revivais, c’était mon printemps, j’étais guéri, je revivais, je revivais, je revivais.

Dans la nuit, je me réveillai en sursaut, le même cauchemar m’avait saisi. Je compris que je n’étais pas guéri, que la journée de la veille n’avait été qu’un sursis, et que l’angoisse me reprenait plus forte encore qu’auparavant.

Cette fois, j’étais bien décidé, il fallait coûte que coûte que je la revois. Mais comment, et où, inutile de passer une petite annonce : même si elle venait à la lire, qu’aurais-je écrit ? Comment se reconnaîtrait-elle puisque moi-même je n’aurais su la décrire ? Je pris des vacances, chaussai des chaussures confortables, et sortis. Je commençai à arpenter les rues. Je marchai, marchai, marchai. Je ne pris aucun repos. Je passai et repassai dans les rues et les ruelles. Par temps de pluie, j’arpentai les grands magasins, chaque étage, l’un après l’autre. Je passai d’une galerie à une autre. J’allai au cinéma, au théâtre, j’attendais bien avant l’ouverture des caisses pour examiner tous les spectateurs qui entraient. Le soir, je m’écroulai de fatigue, mais je me réveillais toutes les nuits en sursaut, poursuivi par le même rêve. Au petit matin, je reprenais ma marche de plus belle.

Après huit jours de course je me ressaisis : inutile pensais-je de marcher droit devant moi. Il suffisait qu’elle soit derrière moi pour que je ne la voie pas. Cette technique n’était donc pas la bonne. Je pris donc l’habitude de faire demi-tour, brutalement, pour tenter de la surprendre, et je reprenais ma marche dans le sens contraire. Oui, mais si elle était à présent derrière moi, c’est-à-dire devant moi alors que j’allais dans l’autre sens, mais si je me tournais une fois de plus, elle serait peut-être derrière… Je n’étais plus qu’un tourbillon. Je courais à présent, d’une rue à un magasin, d’un magasin dans un bus, d’un bus à un jardin public. La folie me gagnait.

J’eus alors une idée : j’irai me poster près de l’endroit où je l’avais vue la première fois, et j’attendrai qu’elle réapparaisse. Cette solution me semblait à présent la plus logique et la plus simple. Pourquoi donc n’y avais-je songé plus tôt ? Je me rendis dans la rue où je l’avais croisée, et par chance, j’y découvris un banc à proximité. Je m’y assis. Quelle impression curieuse : depuis si longtemps je ne m’étais pas assis, oisif. Je crus même un instant que j’allais pouvoir profiter de cette pause. Mais non, la soif de la voir, de la revoir, de guérir, me tenaillait trop vivement. A peine assis, je me mis immédiatement au travail : je regardai chaque passant avec acuité. J’étais avide de regarder chaque visage qui passait, non pas par plaisir, mais par désir d’en terminer enfin avec cette obsession. Je regardai à droite, à gauche, je passai de l’un à l’autre avec détermination. Pourquoi cette jeune femme tournait-elle la tête, était-ce elle ? Refusait-elle de me voir ? Faisait-elle exprès de parler avec son interlocuteur pour que je ne puisse saisir son visage ? Je me levais alors, courrais pour la dépasser, faisais demi-tour plus loin pour lui faire face. Une fois de plus je m’étais trompé : ce n’était pas elle. Je regagnais mon banc, las. Cette fois, c’était bien elle qui s’approchait, j’en étais certain, c’était sa silhouette, sa couleur de cheveux. Hélas, encore une fois, je m’étais trompé. Je me remettais à l’affut, plein de courage.

Je ne comprends pas comment j’ai pu tenir si longtemps. Durant 10 longs jours, je me postais tous les matins sur mon banc, et je prenais ma faction. Les habitués m’avaient repéré. Ils m’observaient du coin de l’œil, je le voyais bien. Mais ils me laissèrent heureusement en paix. Etais-je ainsi courageux, je ne le crois pas, il m’était devenu vital d’épier son passage. Je l’attendais sans impatience, enfin, je croyais l’attendre ainsi. En réalité, dès qu’une femme approchait, je frémissais, je tremblais même, je ne pouvais plus tenir assis, je scrutais avec attention. Plus d’une fois, une femme ainsi observée me foudroya du regard. Un jour, je crus même que son ami s’en prendrait à moi. Je fis immédiatement amende honorable, je ne pouvais me permettre de dissiper mon attention. Pourtant, les jours s’écoulaient, les uns après les autres, mes vacances allaient toucher à leur fin. Que ferais-je alors ? J’étais devenu maigre, presque diaphane, je n’imaginais pas de retourner travailler, comment allais-je pouvoir reprendre une vie normale avec l’obsession qui m’habitait. C’est alors que je la vis.

Elle était là, exactement à la même place qu’elle occupait lorsque je la vis la première fois. Elle ne me regardait pas. C’était donc elle, elle qui m’avait mené en enfer durant toute une année par un seul regard. Je me détendis imperceptiblement, je soupirai d’aise, je sentis comme un vent de liberté me traverser. Cette vue m’avait bel et bien redonné mon intégrité. Elle ne m’habitait plus, j’étais à nouveau capable de poursuivre ma route sans obsession. Quelle victoire ! A présent, je pouvais partir. Je me levai. Elle tourna alors la tête et me regarda. Son regard me transperça et…



Lu dans les faits divers :

Hier, vers 16 heures, un homme âgé de 28 ans a été retrouvé mort sur un banc, rue des orfèvres. Sa mort paraissait naturelle, mais une expression d’horreur émanait de son visage. Une enquête a été ouverte pour essayer d’éclaircir ce décès bien mystérieux.



Ma participation à l’agenda ironique organisée par Monesille avec pour thème : « Les fous, bouffons et autres amuseurs public, les fous-rires, l’espoir fou, enfin quoi Mars sera le mois des fous ! 

Dans ma folie j'ai dépassé le nombre de mots prescrits.



12 commentaires:

  1. Merci pour ce récit très prenant qui oscille entre folie et fantastique ! Mais qui est vraiment cette femme au regard transperçant ? Cache-t-elle une faux dans son sac à main ?
    Ton histoire me fait songer à un roman de Marc Behm, ce qui n'est pas pour moi une mince référence.

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    1. Il va falloir que j'aille découvrir Marc Behm...
      Merci, ton commentaire me touche beaucoup.

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    2. son roman "Trouille" raconte la vie en fuite d'un gars qui a croisé la Mort devant chez lui... et qui pense qu'elle venait le chercher. Bon, il faut bien dire que c'est déjanté et un peu cru. Mais c'est prenant :)

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    3. Si c'est cru, je te le laisse. J'aime les expressions délicates qui conviennent avec mon dictionnaire 1923 (c'est ma référence !)

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  2. Et bien... j'aimerais bien savoir aussi qui est cette femme qui nous tient en haleine jusqu'à la fin de ce texte. C'est très bien écrit, c'est prenant. Merci beaucoup pour ce bon moment de lecture.
    Je vais aussi regarder qui est Marc Behm. A bientôt.

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    1. Moi aussi elle m'intrigue beaucoup... Si quelqu'un peut me donner des indices, ça me permettrait de faire avancer l'enquête !!!

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  3. Elle m'a tenue en haleine jusqu'à la fin du récit : allait-il la revoir, qui était-elle ?
    Merci pour cet excellent récit, Alphonsine.

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  4. Existe elle seulement cette femme ?
    Référence pour référence j'ai pensé au Horla de Maupassant qui m'a beaucoup marqué (et je file voir qui est Marc Behm)
    Bonne soirée :-)

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    1. Alors si elle n'existe pas, c'est encore pire, parce qu'il aura été la victime de son imagination...
      Je n'aime pas beaucoup Maupassant, je le trouve tourmenté.

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  5. Un récit obsédant à l'image de ce que ressent le narrateur. J'aime bien l'idée de ne pas en dévoiler davantage, de laisser le mystère s'épaissir avec une chute aussi nébuleuse. ça renforce l'atmosphère inquiétante :)

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    1. Merci Laurence, c'est l'effet que je recherchais !

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